Chronique – Les ailes collées de Sophie de Baere

Les ailes collées de Sophie de Baere

Contemporain

Date de lecture : 15-17 oct. 2023

LECTURE AUDIO – Roman lu par Bernard Gabay.

Paul et Ana sont sur le point de se marier. Pour la cérémonie, cette dernière convie Joseph, un ancien ami d’enfance de son futur époux, pensant lui faire une merveilleuse surprise. Mais la présence de Joseph va provoquer chez Paul un grand bouleversement émotionnel, faisant resurgir une multitude de souvenirs enfouis. Particulièrement ceux de l’été 1983. « Paul écoute le chant surgissant du passé. Quelque chose d’indéfinissable l’atteint et écrase la lueur du moment. Il pense à ces jours vécus ensemble, ces jours uniques parce qu’ils ne reviendraient plus. »

Nous allons vivre l’histoire à travers Paul, alternant entre son existence actuelle et ses souvenirs d’enfance. Issu d’un milieu bourgeois, avec un père dentiste, Paul n’a pourtant pas eu la vie facile. C’est un garçon qui a clairement manqué de tendresse, pris en étau dans une famille dysfonctionnelle, avec des parents qui ne s’aimaient pas, ou plus. Des parents qui se sont mariés trop jeunes, un peu par obligation, la mère étant tombée enceinte. Son père Charles préfère fuir la maison et trouver du réconfort auprès de ses maîtresses, tandis que sa mère Blanche, malheureuse, a tendance à se réfugier dans l’alcool. Une conjoncture qui n’est pas sans conséquence pour Paul, qui porte l’insidieux fardeau de la culpabilité. La culpabilité d’être né, d’être celui qui a brisé les rêves de la jeunesse.

« Le garçon ne pleurait pas à cause de l’engueulade et de la marque des doigts paternels qui bosselait à présent sa peau, non, il pleurait parce que, pour la première fois, à travers la forme lointaine qui recherchait dans l’eau glacée le corps de ses enfants, il avait vu l’amour du père. Cet amour sans mots. Sans regard, sans geste tendre. Mais de l’amour. Cet amour qui n’appartenait qu’à lui et qui, en cet instant où Paul et Cécile se trouvaient sur le sentier, s’était déversé dans le creux des vagues. »

Paul est un garçon un peu à part, qui aime la musique et danser. Il n’a pas vraiment d’amis, d’autant qu’il bégaie, ce qui n’arrange pas les choses. Jusqu’au jour où il va rencontrer Joseph, un adolescent qui mène, avec sa mère, une existence peu commune. « Sa mère et lui vivaient chichement. Quelques aides sociales, des marchés. Jusqu’en mars, ils avaient surtout vendu des bijoux artisanaux et des objets en bois sculpté. Bien planqués dans leur vieux van Volkswagen, ils changeaient régulièrement d’endroit, jouaient aux oiseaux migrateurs. C’était leur vie. » Joseph a cette liberté de pensée et d’agir qui fait tant défaut à Paul et qui impose le respect. Il est la bouffée d’air qui lui manquait dans son monde étouffant. Deux âmes qui se reconnaissent et se comprennent. Ensemble, ils vont partager des moments forts, des expériences nouvelles, vivre les premiers émois de l’adolescence, et le drame qui les désunira.

Il ne faut pas oublier que nous revivons le passé à travers les souvenirs de Paul, aujourd’hui âgé d’une trentaine d’années, et dont le regard est désormais modelé par l’expérience de la vie. Si j’ai ressenti une empathie quasi immédiate pour l’adolescent, l’adulte m’a paru plutôt distant, un peu égoïste, comme exempt de tout sentiment ou presque. Mais, une fois Joseph retrouvé, on ressent toute la passion qui l’anime, la vie qui l’envahit à nouveau.

On suit le fil de ces réminiscences, qui vont le conduire à s’interroger, à faire son introspection. L’indifférence des parents, le poids du conformisme, le harcèlement des camarades, la violence des mots et des actes sont autant de sujets qui nous touchent et nous révoltent. Sous un éclairage nouveau, certains évènements révèlent un manque de communication, qui conduit à des jugements trop hâtifs, et les répercussions tragiques qui en découlent. Par ailleurs, j’ai aimé les personnages, finement ciselés, et lesquels, par leur imperfection terriblement humaine, m’ont profondément touchée.

Avec une plume délicate, Sophie de Baere nous plonge dans un récit fort, poignant, non dénué d’une certaine violence. J’ai beaucoup aimé suivre le cheminement de Paul, qui va tenter d’enfin déployer ses ailes pour prendre son envol.

Mon avis sur la version audio :

Le comédien Bernard Gabay prête sa voix à la version Audiolib, interprétant à la perfection ce récit raconté du point de vue de Paul. J’apprécie beaucoup le timbre de Bernard Gabay, que j’ai déjà eu l’occasion d’écouter dans « Cinq cartes brûlées » de Sophie Loubière, ou dans l’excellent roman « La route » de Cormac McCarthy. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai choisi d’écouter la version audio et je n’ai pas été déçue. Son interprétation du texte met en lumière toute la délicatesse de la plume de Sophie de Baere, et j’adore ! Il a cette diction calme et posée qui permet de s’imprégner pleinement de l’histoire et de laisser libre cours aux images qui nous viennent instinctivement. Une réussite !

Et comme les mots peuvent sembler parfois bien fades, rien de mieux qu’écouter un extrait pour se faire un avis.

Infos et Quatrième de couverture

Les ailes collées de Sophie de Baere
Édition audio : Audiolib – Parution : 20/07/2022 – Durée : 7h07min – ISBN/ASIN: 9791035411930 – Lu par : Bernard Gabay – Genre : Contemporain.
📘En broché chez JC Lattès, 2022
📕En poche, chez Le Livre de Poche, 2023
💿En cd chez Audiolib, 2023

« Sa poésie à Paul, c’était Joseph.
Et Joseph n’était plus là. »
Suis-je passé à côté de ma vie ? C’est la question qui frappe Paul lorsque, le jour de son mariage, il retrouve Joseph, un ami perdu de vue depuis vingt ans. Et c’est l’été 1983 qui ressurgit soudain. Celui des débuts flamboyants et des premiers renoncements. Avant que la violence des autres fonde sur lui et bouleverse à jamais son existence et celle des siens.
Roman incandescent sur la complexité et la force des liens filiaux et amoureux, Les Ailes collées explore, avec une sensibilité rare, ce qui aurait pu être et ce qui pourrait renaître.

Des titres de chansons été donnés aux deux parties de ce roman. Here Comes the Sun fait ici référence à la reprise de la chanson des Beatles par Nina Simone en 1971 dans l’album éponyme. The Last Rose of Summer est un poème de Thomas Moore, adapté en chanson par de nombreux artistes dont Nina Simone en 1964 dans son album Broadway-Blues-Ballads.

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Cet article a 5 commentaires

  1. Sans ton avis, je me ne serais pas attardée sur la couverture alors que le récit de Paul semble intéressant et permettre de balayer un panel de thèmes intéressants.

    1. Caroline

      Je pense que ces thématiques pourraient te plaire Audrey, sans compter que la plume est belle. En tout cas, si tu souhaites le lire un jour, je ne peux que te recommander la version audio ! 😉

    1. Caroline

      J’espère vraiment que tu auras l’occasion de le sortir car ce fût une belle découverte. Après, il est vrai que je l’ai écouté mais j’imagine que la version papier est tout aussi qualitative, étant donné les belles chroniques que j’ai pu lire.

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