Chronique – L’odyssée de Sven de Nathaniel Ian Miller

L’odyssée de Sven de Nathaniel Ian Miller

Aventure, Historique, Nature Writing

Date de lecture : 2-4 fév. 2024

Roman lu dans le cadre d’une Masse Critique Babelio.

Encore empreinte des merveilleux romans d’aventure que j’ai lus l’an dernier (Guyanes de Jean-Paul Delfino, Les naufragés du Wager de David Grann ou même Kukum dans un registre un peu différent), j’ai surfé sur ma vague de chance en sollicitant ce titre lors de la dernière Masse Critique Babelio. Encore une fois, mon instinct ne m’a pas trompée et j’ai passé un excellent moment de lecture avec L’odyssée de Sven.

Engoncé dans une vie monotone qui ne lui convient pas, Sven a 32 ans, en 1916, lorsqu’il décide de quitter sa Stockholm natale pour partir vivre au Spitzberg, une île norvégienne située dans la mer du Groenland. Le début pour lui d’une vie solitaire, qui sera néanmoins jalonnée de rencontres inoubliables.

« Contrairement à la plupart des hommes de mon âge et de ma classe sociale, je ne passais pas mes soirées libres dans les bars, ne m’enfonçais pas dans des sous-sols gras pour des parties de beuverie et de chansons folkloriques suédoises. […] À la fin de la journée, je rentrais à mon minuscule et lugubre appartement et je lisais des livres qui parlaient d’explorateurs, de trappeurs et de Samis gardiens de troupeaux de rennes. »

Au départ, le ton du récit surprend par sa mélancolie, mais rapidement, on associe cette particularité à notre narrateur, Sven. Ce dernier vit à Stockholm, et se morfond dans une existence sans joie réelle, entre un emploi à l’usine qui le tue à petit feu et une famille avec laquelle il n’est pas toujours en osmose. Je me suis rapidement prise d’affection pour cet homme, un peu taciturne mais rêveur aussi, fasciné depuis l’enfance par les récits d’explorateurs polaires.

Très lié à sa sœur Olga, il ressent une grande affection pour elle, qui a enfoui ses propres rêves pour suivre la voie recommandée par la société, être une épouse et une mère dévouée. Certes, elle n’est pas si mal tombée, son mari, « un poissonnier aussi ennuyeux qu’irréprochable », est gentil. Mais il n’empêche qu’elle sombre dans une déprime passagère, ce qui incite Sven à s’installer chez eux pour s’occuper de leurs deux enfants, Wilmer et Helga. Mais, aussi ravie Olga soit elle d’avoir son frère à ses côtés, elle ne peut se résoudre à le voir dépérir et lui trouve un emploi dans les mines de Longyear. Autant dire le lieu rêvé pour un homme marqué par des envies d’exploration et de solitude.

« Durant cette première saison en Arctique, je me réduisis à une enveloppe humaine, vide et désespérée, chassée du pied sous une pierre. Où était mon nouveau moi d’après la mue ? Il mit du temps à se montrer. »

Sous la plume de Nathaniel Ian Miller, Sven prend vie, se dévoile et se livre, lentement, au fil des rencontres et des années qui défilent. Il faudra attendre MacIntyre, qui le premier saura percer la carapace, voir au-delà de l’attitude misanthropique et mutique. Alors soudain, c’est un peu comme si on découvrait la voix de Sven, lui-même en étant le premier étonné, après tant de mois d’abstinence.

J’ai énormément apprécié les personnages de cette histoire, et contrairement aux apparences, il y en a quelques-uns. Ils ont le sel de ceux des romans d’aventure et d’épopées extraordinaires, aux valeurs nobles et au caractère sincère, mais sont aussi d’une complexité intéressante. Sans oublier les animaux à quatre pattes, valeureux compagnons de voyage.

J’ai beaucoup aimé le rapport au temps dans ce récit. À l’heure où tout va très vite, trop vite, j’ai apprécié me plonger dans cette histoire de vie, au rythme inexorable. Et quoi de mieux que l’Arctique pour prendre le temps de vivre, pour ressentir cette sensation d’ancrage au monde ! Le récit de cette nouvelle vie débute en 1916, et à cette époque, en ce lieu, pas de téléphone. Pour prendre des nouvelles des gens qu’on aime, il faut écrire des lettres et attendre, patiemment, que ces dernières soient acheminées jusqu’à leurs destinataires. On ne compte pas le temps en heures ou en jours, mais en mois et en années. Et pourtant, quand on se retrouve, c’est un peu comme si on s’était vus la veille. Loin des yeux, mais jamais loin du cœur.

« Quant au front en pente du glacier, il ressemblait moins au pan de glace lisse que j’avais imaginé se déployant vers la mer qu’à une série de marches blanches qui s’élevaient doucement, comme un champ en terrasses. De chaque côté, la glace s’accumulait en crassiers étroits. Les crevasses devaient être effroyables et je frissonnai à la pensée de plonger le regard dans le vide de l’une d’elles. Un souffle froid, expiré depuis un lieu profond où le monde ne savait que geler, écraser et broyer, et où le temps se mesurait en millénaires. »

L’odyssée de Sven, c’est la vie d’un chasseur des glaces solitaire. Une vie faite de crevasses et de pics, à l’image de ces paysages du Grand Nord, où des glaciers sont capables de « vêler » sous vos yeux ébahis. C’est aussi l’omniprésence de la nature et sa toute-puissance. C’est les longues nuits d’hiver, le froid, la chasse et les animaux sauvages. L’impression de solitude et une vision monochrome du monde, parsemée çà et là des couleurs des adieux et des retrouvailles.

Passés les premiers chapitres lors desquels j’ai fait connaissance avec le livre, je ne me suis pas ennuyée une seule fois au cours de ces cinq cents pages. L’auteur a toujours réussi à me surprendre, rien n’est linéaire ou réellement prévisible, dans ce récit. J’ai été très agréablement surprise par la plume de l’auteur, qui s’avère particulièrement fluide et immersive. Les chapitres sont très courts, si bien que le roman se dévore comme des petits pains.

J’ai refermé ce livre avec l’étrange tristesse de l’avoir terminé, avec l’envie de m’y replonger encore une fois, et de retrouver tous ces protagonistes que j’ai tant aimés. Un roman qui m’a emportée au cœur d’un voyage inoubliable et qui a su laisser son empreinte dans mon âme de lectrice. À découvrir pour tous ceux qui ont soif de récits d’aventure, où la nature est reine et l’humain complexe.

Je remercie Babelio et la maison d’édition pour l’envoi de ce roman.

Infos et quatrième de couverture

L’odyssée de Sven de Nathaniel Ian Miller
Éditeur : J’ai lu – Parution : 03/01/2024 – 512 pages – ISBN: 9782290381298
Titre original : The Memoirs of Stockholm Sven
📘En broché chez Buchet Chastel, 2022

Lassé de sa vie à Stockholm et d’un travail qui lui broie l’âme, le jeune Sven décide de rejoindre le Spitzberg pour assouvir son désir d’exploration. Là-bas, la nuit arctique règne en maîtresse. Les éléments et les animaux y sont aussi grandioses que mortels. Sven rencontre un géologue excentrique, un trappeur finlandais socialiste, un chien plus utile qu’il n’en a l’air et bien d’autres compagnons. Il assiste à la naissance d’un iceberg et apprend l’art de la chasse. Seul face à lui-même, il va explorer ses propres limites pour mieux retrouver la compagnie des hommes. Une bouleversante aventure, hymne à la nature, aux familles qu’on quitte, à celles qu’on se crée et à celles qui nous retrouvent, même au coeur de l’inhabitable.

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Cet article a 8 commentaires

  1. Je découvre enfin ta chronique (j’ai un peu trainer côté blog ces derniers jours) et tu parles à merveilles de ce livre, comment ne pas être tentée ? Apparemment c’était vraiment une belle pioche ce Masse Critique ! Tu me donnais déjà envie d’en savoir plus quand tu l’as cité dans le dernier Raconte ton livre, mais avec un tel avis, je le note sans aucun doute. Les extraits sont beaux, j’aime beaucoup cette forme de mélancolie que tu cites justement en début de roman, le récit à l’air tendre et délicat. Merci pour cette très belle chronique Caroline, j’ai bien envie de faire la rencontre de Sven à mon tour, ainsi que de sa soeur, son mari poissonnier et tous ces autres personnages. 🙂

    1. Caroline

      Ah oui, c’est vrai que c’est mon choix pour le « Raconte ton livre » ! 😁 C’est un roman passionnant, aux personnages attachants et vraiment j’en conseille la lecture !

  2. Oh en effet, il a l’ai très chouette ! Un ouvrage que je me note ! Merci à toi 😉

  3. Sandrine

    Dommage que ça ne soit pas un récit, non ?

    1. Caroline

      Non pas du tout ! En fait, je trouve que le choix du roman rend l’histoire plus vivante, et puis l’auteur n’aurait pas pu faire autrement, justement car, comme il l’explique en fin d’ouvrage, il y a peu de témoignages sur la vie de Sven, et hormis quelques anecdotes, tout ici est imaginé. Contrairement par exemple aux « naufragés du Wager », qui est justement le « vrai » récit du naufrage du Wager. J’avais au départ était désarçonné par ce côté un peu « distant » et sans dialogues, ce qui ne m’a pas empêchée, là aussi, de frôler le coup de cœur. Deux livres d’aventure, deux procédés d’écriture différents, mais deux livres passionnants !

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