Chronique – Kukum de Michel Jean

Kukum de Michel Jean

Récit historique

Date de lecture : 8 nov. 2023

LECTURE AUDIO — Roman lu par Dominique Pétin

Coup de cœur ❤️

J’avais repéré ce roman il y a un peu plus d’un an, mais c’est la chronique d’Audrey concernant le livre audio, qui m’a donné envie de m’y plonger. C’est donc la version Vues et Voix que j’ai écoutée, en canadien et disponible gratuitement pour les abonnés Audible.

« Une mer au milieu des arbres. De l’eau à perte de vue, grise ou bleue selon les humeurs du ciel, traversée de courants glacés. Ce lac est à la fois beau et effrayant. Démesuré. Et la vie y est aussi fragile qu’ardente. »

Kukum raconte l’histoire d’Almanda Siméon, l’arrière-grand-mère de l’auteur, depuis son adoption au Québec par son oncle et sa tante, en passant par son mariage avec Thomas, un Innu du lac Pekuakami, et le récit de sa vie jusqu’à son décès. Ainsi, on va traverser les âges, découvrir les coutumes d’une région, naviguer au cœur de la nature, et assister à la destruction d’un mode de vie nomade, où ce peuple sera contraint, par la force des choses, à la sédentarisation.

Almanda vient de perdre ses parents lorsqu’elle est recueillie par son oncle et sa tante au Québec. En grandissant, elle comprend rapidement que, sans dot et étant donné son origine sociale modeste, elle ne pourra jamais espérer une vie autre que solitaire. Elle passe ses journées à participer aux travaux de la ferme, jusqu’au jour où elle rencontre un jeune Innu, qui lui offre une outarde. C’est alors que le destin va lui tendre les bras. Elle partira avec lui sur les traces de son peuple, où elle vivra selon leur mode de vie traditionnel. Là-bas, elle trouvera l’amour et la liberté dont elle rêvait.

« L’innu-aimun ne se laisse pas apprendre facilement. Elle compte huit consonnes, sept voyelles et quinze sons distincts seulement, alors l’inflexion donnée à un terme peut en changer la signification de façon subtile ou importante. Il n’existe pas d’orthographe, pas de linguistes pour en analyser le sens. Pas de féminin ni de masculin. Il y a ce qui est animé et ce qui est inanimé. »

Ceux qui me suivent savent à quel point j’aime les romans qui parlent de la nature, qu’il s’agisse d’un décor en toile de fond ou bien d’une thématique plus présente et engagée. Et je dois dire que ce roman a convoqué de magnifiques images. On traverse les saisons, les lacs et les forêts. On fête avec les Innus le retour des beaux jours, et on ressent la faim qui nous tenaille, en hiver, quand la nourriture se fait plus rare. Le respect et l’harmonie règnent entre le peuple Innu et la nature. Une tout autre façon d’appréhender le monde, où l’humain ne cherche pas à dominer cette dernière mais à vivre en cohésion avec elle.

Bien que parfois profondément intime, il y a une réelle pudeur dans ce récit, et une sérénité sans faille. J’ai admiré la force et le courage dont cette femme a fait preuve tout au long de sa vie. J’ai aimé la relation d’Almanda et Thomas, si respectueuse, sincère et passionnée.

« Les colons arrivaient toujours plus nombreux et de nouvelles paroisses ouvraient. De nouveaux bûcherons venaient aussi chaque jour par le train. Mais la forêt était si vaste que personne ne s’en inquiétait. Nitassinan avait assez de bois pour tous, colons comme Innus. En tout cas, c’est ce que nous pensions. »

Hélas, le changement de mœurs et de gouvernement va peu à peu bouleverser ce bel équilibre. Aussi, Kukum évoque, sans haine, la façon dont le peuple Innu s’est vu dépouillé de son environnement, notamment à cause de la culture forestière. Une nature qui disparaît, des arbres majestueux abattus et des lignes de chemins de fer venant briser ces espaces sereins. Autant d’éléments qui signeront « la fin d’une vie de mouvement » et le début d’une existence sédentaire.

Sans insister trop vertement sur le traitement des indiens innus à l’époque, l’auteur n’en fait pas l’impasse pour autant, et évoque les conséquences d’un tel changement sur ces peuples. Le sujet le plus délicat étant celui de ces enfants arrachés à leur famille afin d’être éduqués, comprenez « civilisés », dans un pensionnat spécialisé dont certains ne reviendront jamais. Ce n’est pas la partie la plus conséquente du roman, mais elle est néanmoins nécessaire.

« Mes enfants sont nés dans le bois. Mes petits-enfants ont grandi sur une réserve. Les premiers ont reçu leur éducation en territoire, les seconds, au pensionnat. En en revenant, les enfants s’exprimaient en français. Les pères blancs leur interdisaient de parler l’innu-aimun et punissaient même ceux qui le faisaient. Un autre pont a été coupé entre les générations. Ils ont pensé qu’en les dépossédant de leur langue, ils en feraient des Blancs. Mais un Innu qui parle français reste un Innu. Avec une blessure de plus. »

Kukum est un récit magnifique, simple et émouvant, d’une grande puissance. C’est un roman empreint d’amour et de beauté, qui fait l’éloge de la patience. La voix de Dominique Pétin, agréable et apaisée, a rendu cette écoute véritablement immersive et j’en garde un merveilleux souvenir. Ce roman m’a totalement conquise, jusqu’au coup de coeur, et je vous en conseille vivement la lecture, voire même l’écoute, qui colle à la perfection au récit. Cela étant, le livre papier possède quelques photographies, ce qui est très agréable et rappelle l’authenticité de ce récit et l’existence réelle de ses protagonistes.

Et comme les mots peuvent sembler parfois bien fades, rien de mieux qu’écouter un extrait pour se faire un avis.

D’autres avis sur ce roman : L’Atelier de Ramettes 2.1, Les livres de Folavril, Tu l’as lu ?.

Infos et quatrième de couverture

Kukum de Michel Jean
Édition audio : Vues et Voix – Parution : 19/11/2020 – Durée : 4h42min – ISBN/ASIN: B08NTTMWFP – Lu par : Dominique Pétin
📘En broché chez Dépaysage, 2020
📕En poche, chez Points, 2022

Ce roman raconte l’histoire d’Almanda Siméon, une orpheline amoureuse qui va partager la vie des Innus de Pekuakami. Elle apprendra l’existence nomade et la langue, et brisera les barrières imposées aux femmes autochtones. Relaté sur un ton intimiste, le parcours de cette femme exprime l’attachement aux valeurs ancestrales des Innus et le besoin de liberté qu’éprouvent les peuples nomades, encore aujourd’hui.

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Cet article a 8 commentaires

  1. C’est un sujet bouleversant… j’ignorais jusqu’il y a peut le sort réservé aux innus mais je l’ai découvert avec » le dernier festin des vaincus ». J’en étais horrifiée !

    1. Caroline

      « Le dernier festin des vaincus » est dans ma PAL justement car j’ai vu que le roman abordait ce sujet. Ici, c’est évoqué mais ce n’est pas la partie la plus importante du livre. Je crois que l’auteur a consacré un autre livre à ce sujet, Maikan, qu’il faut que je lise aussi.

  2. Céline C.

    Merci Caroline pour ce très bel avis. Je découvre ce roman à travers ta chronique et comme toi j’aime les récits où la nature prend une place importante. Et merci pour le lien vers l’extrait, je ne savais même pas que l’on pouvait écouter des extraits de livres audio. Je ne me suis jamais vraiment lancée dans l’écoute de livres (à part un ou deux il me semble, mais sans grand succès) et je me dis que je devrais peut-être m’y (re)mettre …. 😉

    1. Caroline

      Merci Céline ! 😊Oui, pour chaque livre audio un extrait est disponible, tout comme pour les livres papier. Comme ça, si le narrateur ne te convient pas, tu peux passer ton chemin. J’espère que tu retenteras le livre audio, après, pour que ça marche il faut parfois plusieurs tentatives. Il y a tellement de paramètres qui peuvent entrer en compte. La façon dont tu écoutes (active, passive), la voix du narrateur et l’histoire aussi.

      1. Céline C.

        Effectivement il me faut trouver le bon livre pour retenter l’aventure. Je pense que la voix du narrateur joue beaucoup. A suivre 😉.

  3. Merci pour ton magnifique avis tout en sensibilité et dans lequel je retrouve tout ce qui fait la force de ce touchant et nécessaire roman.
    « Le respect et l’harmonie règnent entre le peuple Innu et la nature. Une tout autre façon d’appréhender le monde, où l’humain ne cherche pas à dominer cette dernière mais à vivre en cohésion avec elle.  » Tu as mis en mots ce que j’ai tellement aimé et admiré chez ce peuple. Quant aux enfants arrachés, j’en ai encore le coeur brisé…

    1. Caroline

      Merci Audrey et merci aussi d’avoir partagé ton retour car c’est ce qui m’a donné envie de me lancer dans cette écoute !

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